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Les pénitents des Mées

SITUATION GEOGRAPHIQUE
Pays : France
Département : Alpes-de-Hte-Provence
Commune : Les Mées

La formation rocheuse

Au cours d'un week-end aux alentours de digne-les-Bains dans les Alpes-de-Haute-Provence, il m'a été donné l'occasion de découvrir ce site singulier et assez connu, nommé "les Pénitents des Mées".
Sa silhouette est visible dès la sortie d'autoroute et ne manque pas d'attirer le regard. Il faut dire qu'il est difficile de passer à côté sans être surpris de cette succession de roches découpées.
Sauf précision explicite, les photos publiées sur cette page ont été prises par moi-même.

De loin, leur silhouette a été décrite comme une "étourdissante procession de moines pétrifiés", et c'est effectivement une métaphore qui correspond plutôt bien à cette succession de pics.

De là, la légende n'est évidemment pas loin ... nous y reviendrons.

D'abord, intéressons-nous à ces roches. Il est possible d'aller les observer de très près en empruntant un petit sentier de randonnée. Il a été réaménagé récemment et ne présente pas de difficultés particulières par temps sec, mais ça grimpe un peu quand même ;)
Ce sentier vous permet d'approcher cette roche très caractéristique : le "poudingue", et de profiter d'un panorama absolument époustouflant depuis la ligne de crète. Bref, à ne pas rater.


Le sentier démarre au pied de l'église primitive Saint-roch, monte jusqu'à la ligne de crète, puis redescend au pied des falaises. Vous pouvez retrouver le départ du chemin en empruntant le tunnel creusé, ou en passant par la ville.

Cette succession de rochers s'étend sur plus d'un kilomètre, et la falaise la plus haute est décrite comme mesurant 117 mètres (ou 114 mètres selon les sources).

Photo par Christian Pinatel de Salvator — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2632248

Il s’agit d’une formation géologique datant d'environ 2 millions d’années : la formation de Valensole.
Cette formation est un conglomérat formé par une accumulation de débris subalpins au cours de la fin du Miocène et du Pliocène, épais de plusieurs centaines de mètres.
Aujourd'hui, en face du village se trouve la vallée de la Durance. Jadis, celle-ci était un puissant glacier qui s'étendait loin vers le sud. Le massif des Mées est ce qui reste de ses moraines, mélange de terre et de galets que l'on nomme "Poudingue". Au fil des années, l'érosion a fait le reste lui donnant la forme que l'on aperçoit de nos jours. L'eau s'infiltre et creuse des petits sillons, qui deviennent grands ... et voilà nos Pénitents.

Mais qu'est-ce que le "poudingue" ?

Pour essayer de faire simple c'est une sorte de roche qui est conglomérée d'un ensemble d'éléménts rocheux ovoïdes. En fait on dirait une sorte de ciment dans lequel on a noyé pleins de galets.
Plus "techniquement", un poudingue est une roche sédimentaire détritique consolidée, constituée de débris arrondis, qui sont d'anciens galets, qui ont subi un transport sur une certaine distance dans des rivières ou sur un littoral, pris dans un ciment naturel, le plus souvent du grès.
Pour être caractérisée comme poudingue, la roche doit contenir au moins dix pour cent de galets.

On trouve, dans cette masse rocheuse sculptée deux grottes d'accès facile (la grotte des Loups et la grotte du Magicien), ainsi qu'une cavité à l'accès extrêmement difficile, situé à 65 mètres de hauteur, dans laquelle se trouve deux poutres entrecroisées : "la Croix". Nous reviendrons sur cette dernière un peu plus loin dans cette page.

La légende

Comme chacun sait, un tel endroit ne peut être que source de légende. Le nom même du site y fait référence.

On les appelle les Pénitents des Mées en raison de leur silhouette faisant penser à des moines pétrifiés.
D'après la légende, ils représentent les moines de la Montagne de Lure qui ont été pétrifiés par Saint Donat au temps des invasions sarrazines pour s'être épris de belles jeunes femmes Mauresques qu'un seigneur avait ramenées d'une croisade.

Un récit en fut fait, en voilà l'histoire "officielle" :
Lien vers la source ici

Cela se passait au temps où les Sarrasins envahissaient notre pays. Ils s'étaient installés dans les collines à Peirempi entre Buech et Jabron et faisaient régner la terreur aux environs.

Quelques seigneurs du voisinage dont Bevons de Noyers et Rimbaud des Mées décidèrent d'attaquer le camp des Sarrasins. Ce qui fut fait par une nuit sans lune. La surprise et la détermination des seigneurs eurent raison des envahisseurs après une lutte courte mais intense.

Au matin, après avoir nettoyé la place, chassé ou passé au fil de l'épée les ennemis, ils entrèrent dans le château. Quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils trouvèrent dans une grande chambre : sept belles mauresques, effrayées qui demandaient grâce. Après consultation, il fut décidé que ce serait Rimbaud des Mées qui se chargerait de les expédier par radeau sur la Durance jusqu'en Arles où les autorités décideraient de leur sort.

Chacun rentra chez soi. Rimbaud avec sept captives s'en retournait aux Mées. Chemin faisant, le sang bouillant du guerrier raviva en lui des passions bien humaines et les grands yeux noirs et tristes des belles mauresques firent le reste.

Prétextant d'une Durance un peu trop grosse, qu'il était dangereux de s'embarquer, il repoussa le départ de quelques jours, et enferma les prisonnières dans sa vaste demeure entre Dabisse et Oraison. Ce qui s'est passé dans cette maison, personne ne le saura jamais. Rimbaud, habituellement toujours parti pour la chasse ou en vadrouille, ne quittait plus la maison.

Le long des chemins, à la fontaine, au four comme au lavoir, on ne parlait que du Rimbaud enfermé avec ses sarrasines. Le scandale que l'histoire commençait à faire dans le pays, décida le prieur de Paillerols à parler à Rimbaud. Ce dernier ne voulut rien entendre et le renvoya sans ménagement.

Ce pauvre Rimbaud commençait à avoir toute la gente féminine contre lui ; elle ne comprenait pas ce qu'il pouvait bien trouver à ces femmes sauvages à la peau presque noire. Il décida une nuit de ramener ses mauresques dans son château des Mées. Cela le laissa tranquille quelques jours, le temps de s'apercevoir du changement ce qui ne tarda pas à se produire.

La situation devint grave. Les femmes ne passaient plus devant le château sans se signer, et les réflexions allaient bon train. Le prieur de Paillerols revint à la charge, amenant cette fois, avec lui son collègue prieur de Saint-Michel. Rimbaud exaspéré leur répondit qu'ils feraient bien mieux d'aller chanter les vêpres et les mâtines plutôt que de s'occuper des affaires du château.

Pour le coup, le prieur de Paillerols faillit s'étouffer de colère et brandit l'arme de l'excommunication. Rimbaud eût bien envie d'envoyer tous ces religieux dans la Durance, mais il se ravisa, comprit qu'il s'attaquait à plus fort que lui et qu'il n'arriverait plus à rien avec son peuple s'il continuait dans cette voie. Malgré sa peine, car il s'était attaché à ses mauresques, il céda.

Le prieur, afin d'humilier Rimbaud et pour prendre à témoin toute la population, décida que le dimanche suivant, les sarrasines seraient conduites à la Durance devant tout le pays rassemblé.

Le jour dit, tout le monde était en bordure du chemin et faisait une haie. Les moines de Paillerols et de Saint-Michel étaient un peu plus haut le long de la colline. Le portail du château s'ouvrit, les sept mauresques dans leurs vêtements scintillants, la démarche fière, sortirent.

Personne ne respirait plus, on entendit même comme de profonds murmures d'admiration. Chez les moines, les coeurs battaient sous les scapulaires, leurs yeux étincelaient. Qu'allait-il arriver ? De l'autre côté de la Durance le grand Saint-Donat, l'ermite de Lure, surveillait ses ouailles et comprit ce qui allait se passer.

Pour préserver du péché les moines, il les pétrifia tous sur place dans leur robe de bure. Le prieur a conservé sur sa poitrine sa croix de bois que l'on peut voir encore aujourd'hui accrochée au rocher…

D'autres légendes se développèrent jusqu'à la fin du XXe siècle. Elles diffèrent légèrement sur l'origine des prisonnières. Certains parlent de Sarrasines, d'Andalouse, d'autres de musulmanes et d'autres encore simplement d'un harem. Quant à la pétrification, on évoque aussi l'oeuvre de dieu ou d'un coup de tonnerre.

Le mystère de la Croix.

Je n'ai pas été en mesure d'observer ce "mystère", n'en ayant pas connaissance lors de ma visite du site, mais je trouve cette curiosité très intéressante. N'hésitez pas à cliquer sur ce lien qui vous renvoie sur un site d'un passionné qui l'a approché de près. D'autres informations plus complètes à lire ici également.

Selon la légende, la Croix serait les restes pétrifiées du symbole du prieur.
En fait, cela fait référence à deux bâtons posées en croix dans une peite anfractuosité située à 65 mètres de hauteur.
Les questions qui échaudent les esprits depuis des siècles sont : quand, qui, pourquoi, comment ?

Il faut savoir que la typologie géologique du site empêche toute tentative d'escalade, et que l'approche de cette infractuosité reste encore bien épique même de nos jours. Alors comment imaginer que cette croix a été installée il y a si longtemps ? Et pourquoi ?


Sources photos, Le mystère des Mées : la Croix

=> Historica et Chronologica Praesulum Sanctae Regiensis Ecclesia. Simon BARTEL. Aix 1636. Traduction Père René JURION :
"On ne comprend pas comment une force humaine ou une technique aurait pu la mettre en place dans un rocher aussi abrupt"

Et voilà donc notre mystère qui s'épaissit :

"En vain on a essayé depuis longtemps de faire détacher ces pièces en y tirant des milliers de coups de fusils à balles pour pouvoir connaître la nature du bois dont elle sont formées, jamais on n'a pu les abattre ( ... ) Ce qui surprend encore dans cette espèce de phénomène, c'est que ces pièces de bois aient pu résister pendant tant de siècles aux vers et à l'intempérie des saisons. Quelle est donc la nature de ce bois inaltérable et incorruptible, ou quel enduit a t on employé pour le rendre tel? "
(source = Notice de la Ville des Mées. J.J. ESMIEU, Digne 1803 p.457 458)

L'âge de cette mystérieuse Croix a finalement été déterminé en décembre 2014 par analyse au carbone 14 : le bois a été coupé à une période entre la fin du VIIIe et le début du Xe siècle.
Vu le petit diamètre des troncs utilisés et le faible nombre de trous causés par les insectes, c'est aussi l'âge à laquelle la Croix a été installée.

Grâce à ce nouvel élément, de nouvelles hypothèses voient le jour, dont une en particulier qui paraîtra dans la presse :
"Les conférenciers ont alors présenté des hypothèses argumentées pour expliquer comment la Croix a été dressée. En particulier, des photos de l'anfractuosité laissent penser qu'il existe au moins une amorce d'un tunnel. Pour dissimuler l'autre extrémité le plus longtemps possible, la chapelle Saint roch aurait été bâtie. Le tunnel de 250 mètre qui résulterait pourrait avoir été creusé pendant 1 à 7 ans suivant la dureté du conglomérat. "

Vu la friabilité du Poudingue, cette hypothèse est tout à fait valable. A suivre ... :)

Les autres curiosités du site :

1. L'intersection du 44e parallèle nord et du 6e méridien à l'est de Greenwich se trouve sur le territoire de la commune (voir "Degree Confluence Project" pour ceux que ça intéresse : ici).
2. Il a été observé dans ce labyrinthe rocheux des marques d'installations anciennes dans un endroit stratégique (entailles dans la roche pour installer des poutres), mais ces vestiges ne sont pas datables.
3. Au XVIIIème siècle, une galerie de 200 m est creusée au travers de la barre rocheuse afin de s'affranchir des eaux de ruissèlement qui dévastaient le village lors des orages
4. La chapelle Saint-Roch est construite à quelques mètres de la base de la masse rocheuse, au-dessus du village. Son origine remonte au moins au XIe siècle, et a été largement modifiée ensuite. Elle est construite sur les bases d'un monument romain.

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