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Marchemaisons, Cimetière des pestiférés

 

SITUATION GEOGRAPHIQUE
Pays : France
Département : Orne
Commune : Marchemaisons

Si l'on cherche la Peste en Normandie, on trouve surtout la Grande Epidémie de 1348 (liée à l'épidémie de Peste noire en Occident de 1347-1352), mais dans cette petite commune de l'Orne, ce n'est pas cette date qui est annoncée sur ce discret panneau.

Il n'y a rien d'autre à voir que ce panneau en ce lieu, pas de tombe, pas de calvaire, ni de chapelle. Juste ce panneau ... laconique.

Cimetière des pestiférés
En 1638, la Peste décima la population de la commune
120 morts en 10 semaines

La petite commune en question, c'est Marchemaisons, une commune de l'Orne peuplée de 152 habitants en 2014 ... les 3/4 seraient donc déjà morts si nous étions en 1638, et dans deux semaines, la commune serait vidée de ses habitants ...

Du XIVème siècle au XVIIème siècle, la Peste s'est considérablement répandue, et c'est justement au XVIIème siècle que l'épidémie s'installe en Normandie et sévit violemment : Dieppe, Louviers, Gisors, Caen, Vire, Bayeux, Coutances, Granville, Sées, Harfleur ... de 1609 à 1624 puis dans le Cotentin de 1630 à 1640 ... on évoque un million de morts !

On avait déjà comptabilisé lors de l'épidemie de peste de 1347–1352 la disparition de 25 % à 50 % de la population européenne, 41% en france, soit 7 millions de victimes sur les 17 millions de Français de l'époque. Des chiffres qui font peur.

Jusqu'en 1670, on recense en France 26 épidémies de grandes ampleurs et 11 "annexes", l'ensemble alternant avec des périodes de régression endémiques ou totales. avec l'année 1348, les années 1600-1642 sont parmi les plus crises les plus violentes de l'apparition de la Maladie.


Nicolas Poussin, la Peste d'Azoth

L'origine de la peste n'a été identifiée qu'en 1894. Le bacille peut être transmis par l'intermédiaire de puces à des rats... puis à l'homme. L’homme contaminé (par piqûre de puces ou morsures de rats) va transmettre la bactérie par voie aérienne ou par l'intermédiaire de la sueur (rappelons que la peste provoque de la fièvre).

La manipulation des corps de personnes décédées de peste constitue un autre mode de contamination possible.

Le vecteur de propagation étant alors inconnu, comme toujours, on cherchait des boucs-émissaires, l'occasion de nombreux pogroms (oui, j'ai appris un nouveau mot aujourd'hui ;) ) ... Ce terme désigne de façon générale, des violences et des émeutes sanglantes dirigées par une partie de la population contre des minorités ethniques, religieuses ou d'origine différente de cette population (merci wiki). Et qui donc fut considéré responsable de la Peste en 1348 ?

Ce furent les juifs et les gens du voyage qui furent suspectés d’empoisonner les puits. (sic)

Le "Pogrom de Strasbourg" est le massacre par des habitants de Strasbourg de plus de 900 des 1884 habitants juifs de la ville le 14 février 1349, aussi connu comme le massacre de la Saint-Valentin. (là, ça devient tout de suite moins vendeur de chocolats et de roses !).

Aporès diverses exterminations, la Peste n'ayant point disparu, c'est vers les médecins de l'époque que nous nous tournons ...

De bien bons conseils ... nous retiendrons notamment le fait de brûler des troncs de choux et des pelures de coings, l'abstinence sexuelle (en même temps quand on est malade a-t-on vraiment envie ?), l'administration de laxatif (ben oui, comme on n'est pas assez malade ...), danser nue dans les rues (certes, certes ...), et évidemment les processions solennelles pour éloigner les démons !

Et si on était plus croyant en dieu qu'en ces braves médecins, alors, à l'époque, quand on avait la Peste, on partait en pélerinage pour invoquer la Vierge ou, plus tard, pour invoquer Saint Roch.


Saint Roch, priez pour nous

Or, qui dit pélerinage, dit porteur de germes de villes en villes ... et voilà la Peste qui se propage !

 


 

Pourquoi invoquer Saint Roch ?
Saint Roch (~1350 - 1378/1379)

Après la mort de son père et de sa mère, Roch distribua tous ses biens aux pauvres et partit en pélerinage pour Rome. En cours de route, il traversa plusieurs villes ravagées par la Peste.

Il arriva dans la ville d'Agripendante, alors ravagée par une épidémie de peste.

"Le mal tuait en quelques heures et la contagion était si rapide qu'il suffisait de regarder un pestiféré pour être atteint du mal."

Roch se présenta à l'hôpital, et, là, il guérissait les malades par le signe de la croix. On lui préta des guérisons miraculeuses dans plusieurs villes.

Quand il prit le chemin du retour par Rimini et Plaisance, il contracta la peste. Afin d'éviter de porter lui même la contagion, il se retira dans un bois des environs, où il fut nourri par son chien qui allait chaparder du pain dans les maisons voisines.

Le comportement de l'animal attira la curiosité d'un dénommé Gottardo, qui découvrit Roch, le recueillit et le soigna. Quelque temps plus tard, un ange apparut à Roch et le guérit miraculeusement.

Le pouvoir de saint Roch contre la peste tient au fait qu’il fut lui-même atteint de cette maladie et qu’il en fut guérit. Sa statuaire représente souvent le saint en train de découvrir le bubon pesteux qui normalement devrait être situé dans la région de l’aine mais qui, pour des raisons de décence, est figuré à mi-cuisse et le plus souvent, sous la forme d’une plaie, symbolisant soit la blessure par flèche (symbole de la peste) soit l’incision chirurgicale qui était pratiquée pour tenter d’y porter remède.

Aux côtés de Roch on note parfois la présence d’un ange et d’un chien. L’ange intervient tantôt comme annonciateur de la terrible maladie qui l’éprouva, tantôt comme consolateur du malade, tantôt encore comme soigneur du bubon infectieux. Ce rôle d’infirmier céleste est conforme à la tradition qui veut que saint Roch ait été visité et guéri par un ange. Quant au chien de saint Roch, il lèche parfois les plaies du pestiféré, mais le plus souvent, il est accroupi à ses côtés et tient dans ses crocs le pain qu’il dérobait à la table de Gottardo pour nourrir son maître malade réfugié dans les bois.

 


 

Les "vautours" de la Peste Quand on parle de la Peste on a souvent en tête l'image de ces hommes en costume de corbac, annonciateur d'une mort prochaine. En fait il s'agit de l'iconographie des "médecins de peste" de l'époque.

Le médecin de peste, c'était le médecin spécialisé dans la Peste (comme son nom l'indique donc !). Souvent engagés et (bien) payés par les villes touchées par l'épidémie, il s'agissait rarement de médecins expérimentés ... Certains portaient un masque en forme de long bec blanc recourbé rempli d'herbes aromatiques.

C'est ce bec de corbin qui leur donna leur réputation de vautours ... la mort rôdant autour d'eux.


Masques portés par les médecins durant la peste noire
(photo internet, source inconnue)

Les médecins de peste du XIVe siècle portaient un masque en forme d'oiseau. Des sangles maintenaient ce masque de protection à l'avant du nez. Le masque avait des bésicles intégrées et un bec incurvé à deux trous pour la respiration. Le bec pouvait contenir des fleurs séchées (notamment des roses et des œillets), des herbes (notamment la menthe), des épices, du camphre ou une éponge de vinaigre. Le but était d'éloigner les mauvaises odeurs supposées être la cause principale de l'épidémie selon la théorie des miasmes, avant qu'elle ne soit réfutée par la théorie microbienne. Ils utilisaient des baguettes en bois pour examiner les pestiférés sans les toucher (notamment retirer leurs vêtements de victimes ou prendre leur pouls), pour éloigner les gens.


"Médecin bec"
Gravure de Paul Fürst 1656

Le costume à bec a été inventé en France en 1619 par Charles de Lorme qui était médecin de Louis XIII : «le nez long d’un demi pied (16cm) en forme de bec, rempli de parfums n’a que deux trous, un de chaque coté à l’endroit des ouvertures du nez naturel ; mais cela peut suffire pour la respiration et pour porter avec l’air qu’on respire l’impression des drogues renfermées plus avant le bec. Sous le manteau, on porte des bottines, faites de maroquin (cuir de bouc et de chèvre) du levant, des culottes de peau unie qui s’attachent aux dites bottines et une chemisette de peau unie, dont on renferme le bas dans les culottes, le chapeau et les gants sont aussi de même peau… des bésicles sur les yeux.»

Avec les médecins de Peste, d'autres "professions" voient le jour.

Les "marqueurs" en robe bleue qui marquaient marquent d'une croix blanche les maisons suspectes.

Les "éventeurs" qui allumaient de grands feux dans les rues pour chasser microbes et odeurs. (certainement très utiles si tout le monde faisait brûler des troncs de choux et des pelures de coings ... !!)

Les "saccards" qui dépouillaient les morts avant de les enterrer et revendaient à prix modique vétements et objets propageant ainsi la contagion.

Les "charitons" qui avaient pour mission de fournir aux personnes décédées des sépultures décentes.

Et n'oublions pas les "enterreurs", ces porteurs de morts (au sens propre), vêtus selon les régions de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche, qui avaient la charge de ramasser les cadavres dans les maisons ou les rues, de les mettre sur une charette et de les conduire au cimetière.

 


 

Une bonne occasion de revenir à notre histoire de cimetière.

Retour à Marchemaisons ... ne cherchez pas les restes de ce cimetière en ville, car, dès 1348, les villes pour lutter contre la propagation de la Peste établirent de nouveaux cimetières loin des habitations, en hauteur et à contre-vent si cela était possible. Il était désormais interdit d'enterrer autour des églises comme on le faisait auparavant.

Le premier but de cette mesure était d'éviter la panique et de dissimuler le nombre de morts.

Les règlements de l'époque indiquent que l'on devait enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort.

L'église n'avait pourtant pas perdu son utilité, car, outre, les croyances de l'époque qui rendaient encore plus fervents les fidèles parmi les fidèles (ou pas), le bâtiment servait à avertir les voyageurs que la Peste était en ville. Dans les communes où la Peste sévissait, on hissait en effet un drapeau noir au clocher.

Et nos fervents dans tout ça, pensaient-ils à l'Apocalypse ?

« Alors, on leur donna pouvoir sur le quart de la terre,
pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre. »

De qui parle-t-on ?
Des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse ...

Quatre cavaliers, quatre chevaux : le cheval blanc (la conquête), le cheval rouge (la guerre), le cheval noir (la famine), le cheval pâle (la mort).


Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse (de droite à gauche) : Conquête, Guerre, Famine et Mort dans un tableau de 1887 par Viktor Vasnetsov.

L'apocalypse est donc déjà passée ?? ;)

 


 

Marchemaisons n'est pas la seule commune à avoir gardé la trace d'un cimetière des pestiférés, d'autres communes en France ont conservé quelques unes de ces curiosités ... : l'aître de Brisgaret à Montivilliers (Seint-Maritime), le Mur de la Peste (Vaucluse), et encores d'autres cimetières à découvrir au cours d'une balade.


Le Mur de La Peste
source photo, voir lien

"En mars 1721, la Peste est encore de retour. Pour limiter sa propagation que les restrictions de circulation ne parviennent pas à contenir, le royaume de France, les territoires pontificaux d'Avignon et du Comtat Venaissin décident de se protéger par une ligne sanitaire matérialisée par un mur de pierres sèches entre la Durance et le Mont Ventoux, et gardé jour et nuit par les troupes françaises et papales empêchant tout passage. Les habitants sont réquisitionnés pour son édification, le mur devait empêcher toute relation entre le Comtat Venaissin et le Dauphiné encore épargné. Il est terminé en août 1721. Même si la peste réussit à passer, çà et là, l’épidémie ne progressera plus vers le nord. Cet énorme dispositif de surveillance fut totalement levé en janvier 1723."


L'aître de Brisgaret, l'entrée du cimetière


Bref, un simple panneau sur lequel on pourrait encore écrire beaucoup ...

 


 

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